La fatalité du travail moderne

Cette page est le fruit d’un important collaborateur d’Amoris Creatio.

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Au moment où j’entame la rédaction de ce texte, je n’ai que deux mois et demi à mon actif dans ce champ de cabines et pourtant je me sens comme un homme début quarantaine, blasé et désœuvré par plusieurs années passées dans ces étages de faux-murs, de bureaux et d’ordinateurs. Mais comment font-ils, ces collègues de travail à qui je n’ai jamais adressé la parole, mais dont j’épie les moindres faits et gestes afin de comprendre; comprendre comment ils ont accepté cette fatalité du travail moderne.

Ce que j’entends par fatalité.

À maintes reprises, j’ai partagé mon désir de faire ce que j’aime à temps plein à mes proches, et d’en retirer une certaine rémunération qui me permettrait de vivre dans un confort matériel relativement suffisant. Presque systématiquement, j’ai reçu comme réponse, que le travail était une nécessité avant un loisir, qu’il faisait partie de ces choses désagréables de la vie dont on ne peut s’affranchir, et qu’il vaut mieux l’aborder avec un certain positivisme. Que en somme, le travail était une fatalité à laquelle tout membre de la société un tant soit peu consciencieux de sa qualité de vie devait se soumettre.

Les individus que je côtoie, si je leur posais cette même question, me donneraient fort probablement la même réponse. Non pas que j’ai soulevé la problématique à certain d’entre eux, mais la difficulté que j’ai de concevoir qu’ils soient tous vides au point d’être sous le charme de ce paradigme, m’amène à cette conclusion.

Une superficialité déconcertante.

Il n’a fallu que quelques dizaines de secondes pour que ce malaise s’installe en moi. Dès que j’ai pris place dans ma cabine (ou « cubicule » en anglais) numéro 441 sur le 4e étage d’un édifice gouvernemental, je me suis tu, et j’ai ouverts mes oreilles aux bruits ambiants. Sur un fond parasité par le tapotement des claviers, les bruits d’ordinateurs, et les sons humains, je pouvais entendre deux femmes converser; l’une expliquait l’expérience traumatisante qu’était d’avoir conduit d’urgence son animal de compagnie au vétérinaire, tandis que l’autre acquiesçait machinalement. Le flot rythmé de constructions linguistiques typiques semblait évoquer un désintéressement profond de la part de cette dernière, mais les axiomes de la vie de bureau faisaient en sorte qu’elle ne pouvait pas dans l’immédiat se soustraire à cette conversation. Que ce soit par extrapolation ou empathie, je me suis vu plusieurs années plus tard dans la même situation et c’est là que le malaise s’est installé. Je ne pouvais pas voir plus loin que les murs de ma cabine, mais j’ai senti le champ se refermer sur ma personne.

Tout les jours maintenant j’assiste à ce genre de situation, ou les collègues parlent de la pluie et du beau temps, ou ils se demandent les uns les autres comment vont-ils ou comment s’est déroulé leur fin de semaine. Certes, ces questions sont parfois légitimes, mais je suis pleinement au courant qu’elles ont été posées seulement pour parfaire une image courtoise et concernée. Image, que dans le moment je me vois contraint de projeter, mais que je trouve profondément malhonnête et artificielle, alors je fuis ce genre de discutions comme la peste, car je ne veux pas tisser d’amitiés dans ce genre de contexte. Et si je me trompe, et que tout ceci est bel et bien véritable, et bien je ne désire pas côtoyer des individus qui n’ont pas d’autres sujets de conversation.

Ils ne le font pas parce qu’ils y croient, mais parce qu’ils jouent le jeu, ou peut-être maintenant, par l’état des choses et un conditionnement inévitable, ne se posent-ils même plus la question? Comment peut-on porter un quelconque intérêt aux déboires bureaucratiques de bas niveau d’un projet d’une sous-sous-organisation. Je ne comprends pas. Serais-ce par égoïsme quant au désir de gravir la hiérarchie? Par acceptation tacite de cette fatalité? Ou par inconscience pure? La variété d’humains qui peuplent cette planète me portent à croire que certains sont vraiment intéressés par ce domaine, mais que mille d’entre eux se soient retrouvé dans le même bâtiment semble très improbable. Alors, quel genre de personne faut-il être pour passer sa vie consciente comme outil de cette machine administrative?

Profil de victime.

Qui sont-ils ou qui faut-il que je sois pour finalement me sentir confortable dans un tel environnement? Comment ces gens peuvent-ils tolérer de voir leur existence se défiler comme une suite mono tonique de journées de travail, de courtes soirées de télévision et de fins de semaine aussitôt gâchées par la perspective du lundi? À cette question je n’ai trouvé qu’une seule réponse : l’absence d’ambitions, ou du moins l’absence d’ambitions ne pouvant pas être réalisées par l’accumulation de capital. La fatalité du travail concorde à merveille avec les objectifs très humains que sont la famille, le confort matériel ou l’admiration de nos pairs par l’accomplissement professionnel. Par contre, cette dernière se voit largement insuffisante pour combler des désirs de création, ou d’épanouissement intellectuel, lesquels ne peuvent être pleinement réalisés que lorsque l’on est en plein contrôle de notre existence et surtout de notre intellect.

S’enterrer vivant.

Mes ambitions, je crois, font parties de la deuxième catégorie et ne peuvent donc pas être satisfaites dans ce contexte présent. Je me vois donc contraint de choisir entre la poursuite ces dernières, ou l’acceptation de cette fatalité. Les deux choix comportent de grands risques, mais l’un est nécessairement plus noble et l’autre plus sécuritaire. Si je suis le chemin de la raison et continue de progresser dans ma situation présente, qui est soi dit en passant très stable et confortable, je vais être contraint d’enterrer un partie de ma personne et de mes ambitions, au risque qu’ils se déterrent plus tard dans ma vie pour revenir me hanter. Autrement, si je suis mes ambitions, je risque l’échec et pourrait me voir forcé d’accepter la fatalité du travail moderne, tout en vivant le reste de mes jours avec l’amertume de la défaite. Je préfère la deuxième option, enterrer les vivants n’est jamais une bonne idée. Lorsque j’expose ma vision aux autres, je me fais traiter d’idéaliste, que mes projets ne sont qu’une utopie et que je me dirige vers un échec certain. Bien que mes interlocuteurs cadrent généralement dans le profil de victime mentionné ci-haut, il n’en reste pas moins qu’il y a une bonne part de vérité dans leur réponse, car faute de modèles similaires sur lesquels ils peuvent se baser, ils ont raison de juger mon succès comme improbable. Où essaient-ils encore d’identifier le problème, mais dans leur élan de bonne foi, il me semble toujours que leur solution réside dans la modification de mon attitude et que je devrais profiter de l’expérience que la variété pourra m’apporter.

Une question d’attitude.

Il existe une immense panoplie de métiers sur la terre qui pourraient être classé dans les expériences intéressantes et admettons une espérance de vie infinie, je n’aurais aucun scrupule à tous les essayer. Cependant, la nature éphémère de notre existence nous contraint à faire des choix, et je choisi de dépenser mon énergie sur ce que j’aime, plutôt que de tenter de me convaincre des bienfaits de ma situation présente. Il faut être honnête avec soi-même.

L’empêchement du processus créatif ou la contrainte du travail intellectuel.

Le travail intellectuel, lorsqu’il est réalisé dans un cadre organisationnel, est très souvent issu et contrôlé de manière hiérarchique, car la responsabilité quant au succès de l’entreprise revient généralement aux échelons plus hauts. Ces derniers s’attendent donc que la besogne soit faite à leur goût et au moyen des outils avec lesquels ils sont familiers; chose tout a fait compréhensible. Toutefois, cette technique a pour effet secondaire d’empêcher en très grande partie le processus créatif, qui lui se développe principalement de manière horizontale lorsqu’il est question de coopération entre individus. Un travail machinal qui ne demande aucune imagination ni création est généralement attribué aux ouvriers. La différence ici, c’est que l’on ne transforme pas le métal mais plutôt de l’information; l’information se manipulant avec l’intellect, les bureaucrates sont donc des ouvriers intellectuels.

Un lieu de déchéance.

Le lieu dont il est question dans ce texte est un endroit de déchéance mentale, où le cerveau de chaque employé est asservi et drainé de son énergie par ces longues heures devant l’écran à répéter plus ou moins les mêmes procédés administratifs. Lorsqu’il revient chez lui, il est envahi d’un sentiment de fatigue mentale, et ne peut rien faire d’autre que des loisirs mondains. L’origine de ce phénomène est évidente : le corps fatigue. Malheureusement, lorsque ce processus est répété à chaque jour, l’individu en question perd sa fougue intellectuelle, tuée par des mois ou des années de cycles de travail bureaucratique et de télévision. Il se crée donc un schisme, ou travail et loisir ne peuvent possiblement plus cohabiter ensemble. Le travail étant intellectuel, il n’y a donc plus possibilité de loisirs de ce type. On devient plus uniforme, plus inanimé, mais surtout, moins intéressant et moins intéressé; ce qui autrefois nous poussait à la réflexion et à la remise en question, cette curiosité a été remplacée par un besoin intarissable de s’évader vers un monde plus simple où rien ne change. Une certaine caste peut échapper à cette fatalité, ceux qui ont une attirance authentique vers leur emploi; une passion exempte de la recherche de promotion sociale ou de reconnaissance des pairs. Mais ceux-là sont très rares en ces lieux.

La manipulation de soi.

Une ambition est un rêve en effort de réalisation. Conséquemment, ce qui fait passer du rêve à l’ambition, ce qui sous-tend l’effort, c’est l’action. L’amplitude de cette action dépend alors de la magnitude de l’ambition et de sa nature. Est-elle réalisable dans un avenir proche? Quels sacrifices doivent être faits pour la réaliser? Quelle dépense d’énergie est-elle requise pour en arriver à une fin?

Il y a donc de ces ambitions qui se matérialiseront sans travail et d’autres qui nécessiteront une action constante et forte, ce qui n’est malheureusement pas l’apanage de l’esprit humain, plutôt construit pour rechercher la stabilité et la facilité. Ainsi, en plus de l’effort requis par l’action, l’on doit se battre contre soit même, contre ce désir de lâcher prise et de se laisser emporter par le courant contre lequel nous luttions, et se dire « À quoi bon… » Face à nous mêmes, deux armes s’avèrent efficaces, la conviction et la manipulation. La conviction nous pousse à la réalisation de nos ambitions par la force d’une profonde foi (aussi naïve peut-elle être) tandis que la manipulation implique une action sur notre personne émotionnelle et notre environnement de manière à entraîner une conviction. L’une peut précéder l’autre, et la conviction seule n’est souvent pas suffisante, surtout chez les types plus rationnels. Il est beau de rêver, mais il faut parfois artificiellement créer les conditions pour que l’on sorte de notre torpeur et de notre confort afin de passer à l’action et se battre contre un Némésis imaginaire dont la seule fonction est de nous pousser. C’est à ce moment que l’on commence à se construire des édifices de croyances biaisées et que l’on se manipule à voir le mal partout sauf là ou gît la réalisation de l’ambition; mais bien souvent, c’est la seule façon de garder le cap, surtout dans la mer de facilité dans laquelle nous vivons. Si l’on veut acquérir la foi, il faut parfois être prêt à s’amener consciemment vers elle.

Une opinion personnelle dans un monde relatif.

La salvation réside-t-elle dans l’affranchissement de la pensée organisationnelle ? Pas pour tous. La plupart s’y complaisent à merveille, par personnalité, par inconscience, par ambitions, par nécessité, par besoin d’asservissement, etc. En somme, ce semble être une fatalité qui fait l’affaire de beaucoup; les aspects négatifs présenté dans ce texte sont en fait positifs pour certains, ou encore ils n’auront tout simplement pas lieu d’être pour d’autres. Alors, comment font-ils? Ils ont des ambitions qui cadrent avec le paradigme de la vie moderne je crois; le reste n’est qu’une conséquence de ce fait. Cependant, il y a une chose dont je suis certain, c’est la raison pour laquelle je ne suis pas capable d’accepter cette fatalité.

Pourquoi ce texte? Moraliser les autres est une activité très audacieuse qui tourne généralement au vinaigre, alors je me contente de me questionner et de partager le résultat de mes réflexions avec ceux qui veulent bien les lire, en espérant qu’ils s’interrogeront à leur tour.

Bien à vous,

Tatoine

  1. Lionel
    21/03/2010 à 09:56 | #1

    J’ai eu du mal au début avec les « bonjour ça va? », « et toi ça va? », « à + ». Au point que on m’a planté plus d’une fois alors que j’essayais de répondre à cette question qui en fait n’en est pas une mais un rite social. Maintenant je reprends à mon compte les salutations, discussions weekend, voir même le copinage avec les chefs. J’ai souvent eu l’impression que les autres personnes étaient satisfaits du système. Mais je n’en suis plus si sûr, quand je les vois s’agiter frénétiquement sur leur chaises, se doper au café ou tenir à l’aspirine. Probablement on ne leur avait pas non plus annoncé que leurs études ne les mènerait qu’à faire du chiffre dans nos 3 mètres carrés chacun d’un bureau partagé. Eux aussi se sont usés la tête toute la journée, et doivent se la vider devant la télé. Je les vois disparaitre du circuit, dans un perpétuel renouvellement. On croyait être des prédateurs mais finalement on est les ouvriers intellectuels. Pour autant, on n’a pas tous un vrai talent caché. Alors chacun son rôle, nous on trime et à cet excellent auteur de nous amener un peu de réflexion de temps en temps!